Conte des marécages

Publié le par Silence

Un Chœur d’enfants maudits, Tom Piccirilli

Folio SF, 2006 pour la traduction française.


La fumée est tellement épaisse qu’on risque de s’y empêtrer autant que dans des barbelés.

Elles se rapprochent sinueusement, sous les regards, en riant trop fort quoique sans gaieté, en soulevant le genre d’attention dont elles ne veulent pas, comme il se doit. Cette nuit, tout le monde va baiser ou mourir sur le parking, emporté par les torrents et les courants répugnants décidés à nous prendre tous.

 

Il y a des coins, en ce monde, où le temps ne passe plus. Que l’histoire et le progrès délaissent. Qui pourrissent sur eux-mêmes, comme les fruits que l’on oublie de cueillir. Il y a  le comté de Potts. Il y a Kingdom Come. Hameau de boue et de saules, quelque part au fond des bayous de Louisiane. Un village où la légende raconte qu’une femmes fut crucifiée sur le toit de l’école. Où l’on rencontre des cadavres d’enfants dans les marais, des kermesses oubliées sur les îlots. On ne quitte pas le bayou : on y naît, on y meurt et les fantômes se mêlent joyeusement à la parade.

Les ancêtres de Thomas ont fondé Kingdom Come. Son père a créé le moulin qui fait vivre la ville. Thomas est la dernière pierre d’angle de cet édifice branlant, patchwork de modernité rouillée, d’eau croupie et de superstitions. Tout le monde compte sur lui.

A commencer par ses frères, cette monstruosité de frères siamois, trois corps, une seul crâne . Un seul énorme cerveau de cinq kilos. Thomas traîne sa vie comme un boulet, sa famille comme une ancre, aussi horrifique soit-elle. L’équilibre est précaire, le désastre menace. Tous les signes concordent… La tempête de fantômes va se déchaîner sur Thomas.

 

Curieux récit que ce Chœur d’enfants maudits qui oscille sans cesse entre rêve éveillé et délire insomniaque. Où le passé n’est jamais mort et les vivants, somnambules. Les personnages marchent en portant sur le dos le poids de leurs lignées, à l’instar du héros.

Thomas est poursuivi par les rêves de sa mère, qu’elle lui a transmis avant de disparaître, par les échecs de son père, qui a préféré la mort à la solitude. Par ses propre cauchemars, aussi : le fantôme d’un enfant étranglé dans le marais et son assassin qui semble revenir d’entre les morts – a.k.a la prison – pour se venger.

Thomas est poursuivi par les femmes, jeunes et vieilles, qui en veulent à sa famille, comme Sarah venue faire un reportage sur « les monstres et les bouseux ». A son argent et à son corps, comme Lily, l’institutrice, comme Betty Lynn et les paumées du coin. A ses fluides, comme Lottie Mae, Dodi et Velma Coots, sorcières et cerbères qui tentent d’empêcher le désastre.

Thomas poursuit une femme, bien sûr, mais qui ne cesse de lui échapper, se tenant toujours à la lisière, fantomatique et fuyante, qui le nargue pour mieux s’enfuir. Maggie…

Mais Thomas n’est pas le seul à courir après l’impossible, ou à tenter de le fuir. C’est aussi le cas de Drabs  Diddler, le fils du pasteur, prédicateur hystérique qui ne peut s’empêcher de courir nu, pitoyable Cassandre. De Nick Stiel, le privé dépressif censé résoudre le cas d’une jeune fille anonyme mais qui se laisse happer par la vie du bayou - et les femmes du bayou. Tout le monde a quelque chose à fuir, un fantôme vengeur. La tempête arrive…

Etrange récit, récit de l’étrange, qui flirte avec l’horreur, le fantastique et la chronique sociale. Tom Piccirilli se place ici dans la lignée du Lynch de Twin Peaks, du Cronenberg de Faux-semblants. Il parle avec la même franchise crue et peu ragoûtante que Stephen King ou la Poppy Z. Brite des débuts – on pensera à Sang d’encre, notamment. Ses saillies rappellent les sarcasmes d’un Palhaniuk, par moments, et l’on rit franchement aux inénarrables conversations des piliers de bars du coin.

Etrange impression laissée par ce roman hybride. Ce personnage piégé dans une vie absurde, aussi amusé qu’effaré par ce qui l’entoure. Ce village improbable aux coutumes délirantes. Roman des marges, en somme : ville marginale, corps marginaux, réalité discutable et discutée. Et partout, l’impossible qui rôde et vient frapper aux portes, pour brouiller les limites du réel.

Publié dans A lire -à voir

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Roanne 25/11/2006 10:56

Ca a l'air bien spé ce truc, pas trop ce que j'ai besoin de lrie en ce moment. Mais si un jour je veux un truc glauque qui rapelle certains épisodes des premières (les meilleures !) saisons d'X-files, je saurai où chercher ;).

zordar 22/11/2006 19:55

Un truc bizarre donc ! Tout pour moi ça !

Freefounette 21/11/2006 10:17

"Personnage piégé dans une vie absurde, aussi amusé qu'effaré".
Finalement c'est pas si éloigné de la réalité, non ?
ça me donne envie de le lire, tiens ! vais aller voir ça sur Amazon... Merki !

Zabimaru 20/11/2006 15:11

Je préviens ce post est totalement inutile (oui, comme tous les commentaires, je suis d’accord ! ;-) ). Je n’ai pas lu ce bouquin, donc je ne peux rien dire à ce sujet. Par contre, je trouve vraiment excellente la collection Folio SF. Forcément, mon premier bouquin acheté dans cette collection c’est Farenheit 451 de Bradbury. Mention spéciale à leurs couvertures qui sont toujours superbes.