Nouvelle gagnante du concours de la Terre d'Almor

Publié le par Zabimaru

Voici la nouvelle gagnante du premier concours organisé en Terre d'Almor et qui avait pour thème... la Terre d'Almor ! Île imaginaire qui mêle culture antique et aspect futuriste.

 

Aux Confins des Temps

 

par Nicolas B. Wulf

 

Elle fuyait au travers de la végétation abondante. Les fines branches des arbustes fouettaient ses bras, ses jambes, son visage. Elle entendait au loin les cris de ses poursuivants. Elle sauta par-dessus une racine. Une douleur sourde monta de sa cheville droite alors qu'elle se réceptionnait sur une pierre. Les indigènes approchaient.
Tiâa ferma les yeux un instant en se levant. Elle essaya de faire fonctionner une nouvelle fois sa neuro-balise. Sans succès. Grognant contre sa malchance et son élancement dans la jambe, elle tenta de se souvenir du Lai que son père lui avait enseigné dans son enfance.

 

Quand les arbres se font pénombre impénétrable,
La colonne dorée tu trouveras enfin.
La jungle alors tu quitteras, pour les confins
Des Temps, pour découvrir le Temple Vénérable.

 


Tiâa rouvrit les paupières. Ses iris aux pupilles verticales brillaient d'une intense détermination. Ses vibrisses frémirent. Les autochtones vociférant étaient tout proches. Elle tourna la tête par-dessus son épaule et lança un feulement menaçant avant de s'enfoncer plus profondément dans la jungle, en boitant.
Si elle en avait eu le temps, elle aurait remodelé ses chairs pour pouvoir adopter une démarche quadrupède, bien plus adaptée à cet environnement hostile. Mais les sauvages qui la poursuivaient ne lui en avaient pas laissé le loisir.
Elle serra contre elle la précieuse opale qu’elle leur avait dérobée. La pierre était sa clef pour parvenir à fuir loin de cette jungle. Et si son interprétation des notes de son père s’avérait exacte, le joyau l’emmènerait en cet Ailleurs que sa famille avait recherché sans succès depuis trois générations.
Alors que Tiâa avançait au sein de feuillages, de lianes, de branches de plus en plus drus, les traces de la civilisation passée se faisaient plus présentes. Des fragments de bas-reliefs gisaient sur le sol. Des colonnes à moitié effondrées se dressaient piteusement, couvertes de végétation vorace. Un rayon de soleil rescapé du piège des frondaisons luxuriantes se réfléchit avec un éclat doré, quelque part sur sa droite. Le cœur de Tiâa s’emballa. Elle bifurqua en direction de la source du scintillement entraperçu.
Ses traqueurs semblaient faire preuve de plus de prudence depuis que ces vestiges parsemaient leur chemin. Elle ne se souciait guère de leurs superstitions. Au travers d'une lacune des ramures, elle avait vu le pilier de marbre rose, veiné d'or. Elle fit sortir ses courtes griffes de leurs fourreaux, sous ses ongles. Les implants de métal de deux pouces de long tranchèrent les feuilles et les branches pour lui libérer une voie vers la colonne dorée. L’enchevêtrement de plantes était bien plus épais qu’elle ne l’avait imaginé. Bientôt elle se retrouva comme dans une galerie percée au sein d’une paroi végétale. Un fort sentiment de claustrophobie l’étreignait. Elle suffoquait et transpirait à grosses gouttes.
À bout de force, elle finit par aboutir dans une grande clairière, où les arbres se reliaient pour former de gigantesques arches. Le soleil pénétrait généreusement en doux rayons, illuminant les spores qui tournoyaient dans les airs. Des colonnes fissurées, brisées, ternies, régulièrement espacées, se dressaient comme pour soutenir les dômes de cette cathédrale naturelle. Tiâa rampait presque pour atteindre le cylindre étincelant, incroyablement intact.

 

Quand le Temple Vénérable tu atteindras,
L’œuf du Kor Igand, dans la colonne dorée
Tu la glisseras. Alors cette Terre adorée
À tes yeux et ton âme se révèlera.


Tiâa s’adossa au pilier de marbre rose. Elle sentit les pulsations qui l’animaient, comme si une vie ineffable palpitait en son cœur. Cette présence contre son corps épuisé la rassura. Elle tourna la tête pour voir la colonne au-dessus d’elle. Un petit creux ovale s’y dessinait. Elle inspira et, la main tremblante, elle y déposa l’opale.
Une lumière intense rayonna des veines dorées, enveloppant le corps de Tiâa. Elle eut la sensation d'être aspirée à l'intérieur même de l'ouvrage. Les temps et l'espace défilaient autour d'elle. Elle entrevit le passé et le futur de cette jungle, entremêlés et indissociables. L'émerveillement et la nausée se partageaient son être. Les saisons s'égrenaient en un kaléidoscope d'odeurs et de couleurs.
Tout se mit à ralentir autour d'elle, sans qu'elle parvienne à saisir les formes encore tourbillonnantes qui s'amoncelaient dans son champ de vision. Elle était au bord d’une falaise. À plusieurs dizaines de mètres en contrebas, les flots venaient se briser contre la roche. À ses côtés, la colonne dorée se dressait vers les cieux.
Tiâa regarda au loin. Les contours d’une terre émergeaient d’une épaisse brume. L’odeur iodée de la mer emplissait ses narines. Les embruns s’emparaient de ses vibrisses. Rassérénée, elle tenta une fois de plus de contacter un des neurosats en orbite. Si ses prévisions étaient justes, si elle avait bien compris la nature de cet Ailleurs où elle se trouvait, elle devrait parvenir à établir la connexion. Elle se concentra, navigua mentalement le long des réseaux auxquels elle parvenait à se raccrocher. Elle sourit. Tout se passait comme elle l’avait prévu. À l’aide du satellite qu’elle avait joint, elle put localiser l’endroit où elle se trouvait. En plein sur ce que son grand-père avait appelé la Grande Dorsale, un gigantesque éperon rocheux qui saillait de la Nouvelle Mer, celle qui avait recouvert Par Is à un moment donné dans le déroulement du temps. Cette côte qu’elle distinguait à l’horizon était celle de cette terre légendaire, située aux confins de l’espace et du temps. La Terre d’Almor.
Avec un soupir de soulagement, Tiâa déploya les ailes qu’elle s’était fait implanter dans le dos. Elle inspira une grande bouffée d’air marin et se jeta dans le vide. Elle plana au-dessus des flots, survolant les vagues aux reflets argentés. Les brumes vinrent lécher son visage, le vent fouettant son corps. Quelques minutes plus tard, Tiâa dominait le littoral de la vaste île qui se nommait Bret’agn en un temps donné. Voltigeant à quelques pieds des cimes d’une forêt aux miroitements d’émeraude, elle diminua son altitude. Une légère brise la portait plus loin qu’elle ne l’aurait espéré. Après avoir franchi une immense plaine, elle traversa un paysage de collines, elle s’éleva en profitant d’un courant ascendant pour dépasser une chaîne de basses montagnes.
La cité s’étendit alors sous ses yeux. Tiâa avait voué sa vie entière à sa recherche. Maintenant qu’elle l’avait trouvée, des sentiments contradictoires se bousculaient en son être. Elle aurait voulu ne jamais parvenir en ces lieux, qui se délectaient déjà du peu de vitalité qui subsistait en elle. Pourtant, elle ressentait une joie et une excitation, une soif d’en voir encore plus que rien ne semblait pouvoir étancher. Elle contempla la Cité Solaire.
Les dômes des bâtiments étaient irisés, comme de nacre, pourtant ils absorbaient les rayons solaires, sans rien en réfléchir. Des minarets se détachaient ça et là, résonnant encore de l’appel matinal des prêtres. Les fidèles en retard se pressaient à l’entrée des temples. Elle pouvait distinguer nettement les quatre obélisques au centre de la cité, chacun marquant un des points cardinaux.
Des édifices à l’architecture complexe s’élevaient un peu partout, exhibant des colonnes aux motifs élaborés. Des véhicules planaient silencieusement plusieurs mètres au-dessus du sol. Tiâa se posa sur un toit suffisamment élevé pour pouvoir observer à loisir cette ville séparée de l’espace et du temps que ses aïeux avaient recherchée sans succès. Elle s’enivra des senteurs épicées qui montaient des rues.
L’émerveillement s’empara d’elle lorsqu’elle vit dans toute la splendeur du levant le monument central de la cité, la Grande Pyramide, escalier céleste menant l’âme de la Reine auprès des Dieux, toute immaculée grâce au calcaire qui recouvrait ses degrés et la faisait paraître aussi lisse que la surface de l’eau que rien ne trouble. Juste au-dessus planait le Nuage Divin, gigantesque plate-forme flottante, temple sacré et terrifiant. La Reine y vivait, et y gouvernait ce monde né des eaux. Tiâa se souvint d’un couplet de cet Hymne au Soleil que son père lui avait si souvent chanté.

 

Ô Soleil Divin qui nous apporte la joie,
Libère nous du joug du malheur éternel,
Annihile le fardeau sous lequel on ploie,
Délie-nous de notre condition de mortels.


La Reine était ce Soleil qui éclairait la Terre d’Almor. Elle était aussi les Ténèbres qui recouvraient le monde quand sa colère grondait au-delà de son palais volant. Le grand-père de Tiâa lui avait souvent parlé de cette souveraine dont nul ne connaissait le nom. Comme si le simple fait de penser à elle l’avait éveillée, un intense rayon lumineux jaillit du Nuage Divin, frappa la Grande Pyramide et s’y réfléchit pour pénétrer enfin le regard de Tiâa. Elle s’effondra au sol en hurlant de douleur.
Dans sa tête se bousculaient les images entremêlées d’une terre engloutie, de rites impies conduisant à la perte d’un monde, d’une reine triste au bord d’une falaise, d’une végétation qui prenait le pas sur la civilisation, dévorant les édifices et les assimilant en son sein. Des visions d’hommes et de femmes balayés par les flots, de la roche absorbant l’eau pour réunifier les terres qui un jour furent brisées. Tout devenait confus, incohérent. Les lieux, les époques fusionnaient en son esprit, la rongeant de l’intérieur. Quand cette torture cessa, une seule pensée cohérente s’imposait à elle. Tiâa devait atteindre le palais céleste, pour avertir la Reine avant que son destin ne s’accomplisse.

 

Illustration de Koulou.

Publié dans Nos AT

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Opheliane 15/01/2007 20:19

Hé bien Et bien ! Magnifique tout ça ! Dire que je ne suis pas venue sur le forum depuis des mois ! Au moins j'ai la suprise de voir que votre projet de Webzine prend forme et j'ai aussi le plaisir de lire le texte de Baldwulf que je trouve....haletant...Mais encore une fois tu nous laisse sur notre faim ! Quant à l'illustration, j'aime vraiment et je trouve qu'elle retranscrit bien le fuite et la panique du personnage...Mes félicitations à tous, autant Dahud que ceux qui partagent la création de ce projet ainsi que sa vie. J'espère avoir prochainement le temps de repasser par là où j'ai déjà mis les pieds !A bientôt et bonne continuationOpheliane

Koulou (Flégroll) 14/11/2006 14:32

bon ben c'est un bon début si ça fait débat, le dialogue, c'est cool, ça fait avancer les chose, et puis ça crée un lien entre auteurs et lecteurs, ...

Baldwulf 11/11/2006 16:42

Merci Jean-Luc pour tes critiques constructives !Il faut savoir une chose concernant ce texte, c'est qu'il n'a (à mon grand regret) pas vraiment eu le temps de retourner sur le métier avant d'être envoyé, pour cause d'impératifs divers et variés qui font que je l'ai terminé in-extremis pour le remettre dans les délais. Il y a eu un petit travail de correction avant sa mise en ligne, guidé par les remarques des membres du jury. Ce qui explique l'aspect un brut de la nouvelle.Les phrases sont intentionnellement courtes, pour retranscrire le rythme de la course. Cette volonté de briéveté m'a amené à user beaucoup du pronom "elle", lorsque je n'utilisais pas le nom de l'héroïne. L'emploi de périphrases aurais risqué de casser le rythme que je cherchais à imposer à mon récit.Je comprends que ceci puisse entraver la lecture de beaucoup de personnes. Et puis, si j'écris un jour une suite aux aventures de Tiâa, ce sera l'occasion de revenir sur cette partie, de la peaufiner à loisir, de la sculpter avec davantage de précision encore, comme on travaille les facettes d'un pierre précieuse, jusqu'à la rendre lisse et exempte de toute impureté !Je ne perds pas de vue que la contrainte de taille liée à un concours ou appel à textes (10 000 caractères pour celui-ci par exemple) fasse que l'on puisse laisser le lecteur sur sa faim. Et rassure-toi, je sais parfaitement que même "cent fois, sur le métier..." ça reste bien peu !   ;o)Au plaisir de lire de nouveau tes critiques constructives !AmitiésNicolas B. WulfPS : Sympa les Mail Art sur ton blog !  ^_^

Dahud 11/11/2006 15:30

T'inquiètes pas, je ne pense pas que l'auteur le prendra mal! ;-) A ce que je sais, il est très ouvert à la critique. ;-) Pour la brièveté des phrases, je partage l'avis de freefounette! ;-) 

Freefounette 11/11/2006 15:23

ben moi je trouve que la brièveté des phrases va bien avec le sujet de la fuite. Haletante.