Sélection de novembre

Publié le par Silence

Laurence Balthazard n’est pas née dans une rose, mais entre les pages d’un roman. Un matin pluvieux de novembre, à dix heures trente-quatre précisément, elle trouva une jolie plume qu’elle gratte aujourd’hui encore avec prudence sur le papier. Obsessionnelle compulsive émérite et correctrice, elle exerce sa tyrannie partout où les mots la portent.

Premier bal

        Il n’était rien de pire que finir seule, oubliée de tous, rejetée, méprisée. C’était la hantise de chacune d’entre nous et nous devions vivre avec. Notre promiscuité aurait pu nous rapprocher ; après tout, nous étions semblables, nous avions les mêmes peurs, les mêmes attentes. Malgré cela les rivalités nous déchiraient.  Nous nous devions de plaire au Maître, constamment. Nous ne savions jamais quand Il viendrait nous honorer, laisser là une caresse, là une promesse. Il s’occupait parfois plus particulièrement de l’une d’entre nous, la préparait pour son premier bal, peaufinant mille détails pour que son entrée soit parfaite.
Toutes priaient pour être de celles-ci. Certes, nous ignorions exactement ce qu’il se passait dehors, après le couloir, mais la satisfaction du Maître était notre seule préoccupation. Et toujours l’attente. Et la peur. Cette peur insidieuse de l’échec.
        Nous savions que le moment venu, le résultat ne dépendrait plus de nous : nous ne pouvions que suivre la chorégraphie qu’Il nous imposerait. Nous ne vivions que pour accomplir Son œuvre, trouver quelqu’un, une personne soigneusement choisie, repérée, surveillée des jours durant... Tant d’autres avaient failli quand Il aimait la précision d’un ballet sans faux pas.
        Une, parfois deux d’entre nous quittaient la chambre avec fracas, laissant derrière elles ce parfum âcre… Et l’attente recommençait. Nos places nous étaient attribuées selon un ordre précis. S’Il m’avait placée à l’arrière, c’était pour que je me fasse peu à peu à cette vie, avant de rejoindre le devant de la scène. Lorsque, enfin, ce fut mon tour, je m’approchai de la sortie ; je tremblais comme la débutante que j’étais. Trouverai-je un homme à mon premier bal ? Comment allait-ce se passer ? Allais-je remplir mon rôle ou bien l’homme qu’on me destinait embrasserait-il ma suivante ? Je priais pour réussir. Je ne voulais pas être abandonnée à cause de mon incompétence. J’ignorai tout du dehors et, à la réflexion, c’était mieux ainsi. Je n’avais plus qu’à attendre. Encore. J’espérais tant trouver le cœur d’un homme : ce serait la consécration de ma jeune vie…   
        La porte de la chambre s’ouvrit avec un cliquetis métallique et je fis un premier pas dans le couloir glacé. Au loin, une frêle lueur guidait ma marche aveugle. J’étudiais avec espoir cette lumière ronde ouverte sur le monde qui se rapprochait au gré de mon ballet quand il m’ordonna d’accélérer la cadence. Je me mis presque à courir, poussée par le percuteur. La lumière. J’espérais tant le cœur d’un homme ! Un grondement assourdissant rythmait ma course. Vite ! La lumière ! Je n’eus pas le temps d’être éblouie par les feux de l’extérieur. Je vis approcher la cible à une vitesse vertigineuse, alors que le cri suppliant d’une femme faisait écho à la déflagration. J’avais quitté le canon pour pénétrer un corps. Le contrat était rempli.
        Finalement, je rencontrai un cœur dans le giron de ma victime. Un tout petit.

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